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2ème épisode : Expansion en France et traduction du Livre de Mormon (1850-64)

2ème épisode : Expansion en France et traduction du Livre de Mormon (1850-64)
Après l’expérience mitigée de Boulogne, John Taylor, apôtre, et Curtis Bolton, son compagnon, arrivent à Paris le 19 juillet 1850. Leur premier souci est la traduction en français du Livre de Mormon. Un jeune converti fera l’essentiel du travail : Louis Bertrand. Né dans la région de Marseille, il a voyagé dans le monde entier, dont sept années aux Etats-Unis. Engagé politiquement, il travaille au journal « socialiste » Le Populaire. Il a aussi participé activement à la Révolution de 1848. Une fois converti, Bertrand travaille à la traduction avec Bolton, y compris le jour du coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte. Le Livre de Mormon est finalement publié en janvier 1852. Bertrand participe aussi à l’Etoile du Déseret, un magazine qui paraît de mai 1851 à avril 1852.
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Soulignons que la traduction du Livre de Mormon en français est certainement une œuvre de collaboration. John Taylor, en tant qu’apôtre, en est l’initiateur et c’est grâce à lui que les fonds nécessaires seront recueillis, la plupart du temps auprès des saints britanniques. Philippe de la Mare, originaire de Jersey, y contribuera très largement. Mais le véritable maître d’œuvre est sans conteste Curtis Bolton qui veillera aux travaux de traduction, de révision et, bien entendu, d’impression du livre. Il est présent à chaque étape et c’est lui qui fera en sorte que l’entreprise est menée à terme. Pourtant, sa connaissance du français n’est pas suffisante pour donner un texte scripturaire à la hauteur de l’enjeu. C’est la raison pour laquelle il embauchera divers traducteurs successifs jusqu’à ce que Louis Bertrand, renvoyé du Populaire, puisse s’y consacrer à plein temps. Dès lors, ils travaillent ensemble : Bolton traduit dans son français expliquant le sens du texte et la portée de la doctrine, Bertrand traduit dans un français correct et littéraire. Bolton explique d’ailleurs ce processus dans son journal lorsqu’il écrit, le lundi 19 janvier 1852, jour du dernier trait de plume de la traduction française :

«C’est à onze heures moins cinq du matin que le dernier coup de plume a été donné à la dernière révision du Livre de Mormon. C’est la troisième fois qu’il a été réécrit entièrement. Premièrement par moi-même, seul, ensuite par M. Aujé, qui a écrit sous ma dictée, alors que je gardais avec moi l’original, enfin finalement pour en faire une copie au propre et dans un français correct. Cela a vraiment été une tâche laborieuse, ardue et difficile pour moi car j’ai dû utiliser des hommes qui ne connaissaient rien de nos doctrines et qui se trompaient à chaque pas. J’ai dû les surveiller d’un regard d’aigle, sans cesse, et il a été presque impossible de combattre les folies et les faiblesses de la langue française. Ils ne pouvaient voir la force et l’importance de très nombreuses expressions, étant prêts à en abandonner le sens pour un joli tour de phrase».

Les premiers convertis, dont Bertrand, sont baptisés à Paris, dans la Seine, le 1er décembre 1850. La petite branche s’organise le dimanche suivant. Isidore Bellanger, collègue de Bertrand, se converti aussi et est envoyé en janvier 1851 comme missionnaire dans sa ville natale : Le Grand Lucé, dans la Sartre. Il y connaît un grand succès missionnaire et crée une branche. En octobre, Bolton se rend au Havre où il organise une branche avec la famille Henriod et quelques sœurs.

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Pourtant, les difficultés avec le pouvoir sont nombreuses. Depuis le coup d’état, l’administration du Second Empire est suspicieuse et les libertés sont réduites. Avant son départ de France, décembre 1851, John Taylor déclare : « ‘Liberté’, ‘Egalité’, ‘Fraternité’, ces mots sont inscrits sur presque toutes les portes.  Vous avez la liberté de parler, mais pouvez être mis en prison pour cela.  Vous avez la liberté d’imprimer mais ils peuvent brûler ce que vous avez imprimé, et vous enfermer pour cela ».*  

Enfin, le 6 juin 1852, les saints de Paris tiennent leur première réunion officielle, deux ans après leur arrivée ! Bolton a prévenu le commissariat du quartier. La salle qu’ils louent est au 37 rue de Charonne. La réunion se tient avec succès. La communauté de Paris est composée de 33 membres, 20 français et 13 étrangers. A 9 heures ce soir-là, Bolton reçoit une note du commissaire de police lui demandant une liste des membres de l’Eglise avec leurs adresses! 

Après le départ de John Taylor, c’est Bolton qui préside la mission, remplacé par Andrew Lamoreaux, de 1853 à 1855. Ce dernier déplace le siège de la Mission à Jersey avec Bertrand comme conseiller. Durant ce séjour Bertrand rencontre Victor Hugo, en exil. Mais le grand poète est plus intéressé de politique que de religion. Trois présidents se succèderont entre 1855 et 1860 : William Dunbar, George Keaton et Mark Barnes.

En octobre 1859, après quatre années en Utah, Bertrand est appelé comme président de la Mission française par Brigham Young. Il déclare : « J'ai fait…des démarches auprès des autorités françaises pour obtenir l'autorisation de prêcher publiquement notre doctrine », mais sans succès. Il écrit même à l’Empereur qui déchirera la lettre en riant. Il prêche dans les loges maçonniques, écrit des articles dans les journaux et publie ses Mémoires d’un Mormon, première biographie d’un saint non anglophone. Il organise une branche à Bordeaux, une dans le Nord et rentre en Sion, en 1864, en compagnie de plusieurs familles converties. Il déclare : « Une expérience de quatre années m’a appris que les Français sont certainement le peuple le plus sceptique d’Europe ». Il meurt fidèle à l’Evangile en 1875.

* B. H. Roberts, The Life of John Taylor, p. 232.


Par Christian Euvrard, docteur en Sciences des Religions, auteur d’une thèse de doctorat  sur la socio-histoire du mormonisme en France, en Suisse et en Belgique francophones de 1850 à 2005.