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4ème épisode : De l'émigration à la réouverture de la Mission Française (1850-1914)

4ème épisode : De l'émigration à la réouverture de la Mission Française (1850-1914)
Pendant tout le XIXe siècle, les convertis européens émigrèrent vers « Sion », la nouvelle terre promise en Utah. Grâce au Fonds Perpétuel d’Émigration créé par Brigham Young, même les plus pauvres pouvaient participer au « rassemblement ». Près de la moitié des quelque cent trente personnes baptisées en France s’embarquèrent.
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Les saints européens se rendent d’abord à Liverpool. L’Église y possède un bureau qui affrète des navires pour traverser l’Atlantique. L’organisation à bord des vaisseaux est exemplaire avec un capitaine, un roulement dans les tâches et des provisions suffisantes. Durant la traversée, ils prêchent, chantent des cantiques, célèbrent des baptêmes, des mariages et confient à l’océan la dépouille des défunts. On estime à 84 000 le nombre d’émigrants mormons entre 1840 et 1890.

La majorité des saints débarquent à la Nouvelle-Orléans, remontent ensuite le Mississippi en bateaux à aubes jusqu’au Nebraska (Winter Quarters) puis traversent les Grandes plaines et les Rocheuses en chariots bâchés. Gustave Henriod, converti du Havre, raconte leur quotidien :

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« Mettre sous le joug des bœufs à moitié sauvages chaque matin, monter la tente chaque soir, ramasser des bouses de bisons pour faire cuire la nourriture, charger et décharger des caisses et le couchage, matin et soir, surveiller le bétail, en selle ou à pieds, chaque nuit et le conduire ensuite pendant le jour, creuser des tranchées autour des tentes pour empêcher qu’elles soient englouties par les torrents, chanter des hymnes de Sion, réparer les chariots brisés, porter sur son dos, à travers les rivières profondes, une dame d’un embonpoint d’environ 80 kilos, sans perdre pied sur le fond rocailleux de la rivière, laver son linge, sans l’oublier sur la corde à linge…»*

Après un voyage harassant pouvant durer jusqu’à six mois, les saints parviennent enfin à la vallée du lac Salé. À leur arrivée, ils sont accueillis par leurs parents et amis, et par les évêques chargés de leur trouver travail et logement. Alors commence pour eux une nouvelle vie. On estime qu’une cinquantaine de Français firent le voyage et firent la connaissance d’autres francophones venus de Suisse, d’Italie (les célèbres Vaudois du Piémont), de Jersey et de Belgique. Entre 1864, date de la fermeture de la Mission française, et 1912, il n’y eut aucun missionnaire en France. Heureusement, le nouveau siècle apporta des changements positifs: aux États-Unis, la réconciliation entre l’Église et le gouvernement fédéral, scellée par l’entrée de l’Utah dans l’Union comme 45e État ; en France, l’avènement de la Troisième République d’Adolphe Thiers et le relèvement du pays après la Guerre franco-prussienne et la Commune. Mais l’événement le plus important pour l’Église fut sûrement la Loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, qui, après un siècle de régime de « cultes reconnus », fit entrer la France dans une ère de neutralité en matière de religion. Les dirigeants de l’Église saisirent l’occasion …
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Ainsi, dès 1908, le président de la Mission néerlandaise envoya des missionnaires à Lille tandis que le président de la Mission suisse et allemande en plaçait à Lyon, à Nîmes et à Paris. Devant leur succès, la Première Présidence décida de rouvrir la Mission française. Le 15 octobre 1912, lors d’une conférence tenue à Paris, Edgar B. Brossard, jeune missionnaire de vingt-trois ans, fut mis à part comme président de la mission couvrant la France et les unités francophones de Suisse et de Belgique.

Sous sa direction, la mission progressa rapidement. De nouvelles villes telles qu’Amiens et Troyes furent ouvertes. En 1913, il y eut soixante deux baptêmes, ce qui porta le nombre des membres français à environ 400. Mais l’euphorie fut de courte durée : l’été 1914 vit le début de la Grande Guerre et l’évacuation des missionnaires de l’Europe, laissant les saints locaux à eux-mêmes.

* Gustave Henriod, Three Important Manuscripts, in Daughters of Utah Pioneers, rassemblés par Kate. B. Carter, janvier 1968, p. 319-20.


Par Christian Euvrard, docteur en Sciences des Religions, auteur d’une thèse de doctorat  sur la socio-histoire du mormonisme en France, en Suisse et en Belgique francophones de 1850 à 2005.